Témoignages

Extrait d'un journal du voyage fait à Paris (1866) par MMrs Martineau (maître de chapelle de la cathédrale), Minard (organiste du grand orgue de la cathédrale de Nantes) et Bourgault-Ducoudray (Grand Prix de Rome), dans le but d’y entendre et d’y examiner les principales orgues d’église et d’y visiter les ateliers des plus habiles facteurs dans le cadre d'un rapport détaillé d'une commission chargée de proposer un plan de reconstruction de l’orgue de la cathédrale de Nantes.
Source: Etienne Delahaye, L’Orgue N° 300 – 2012, pages 77 à 97, que dirige M. François Sabatier, grâce à l’obligeance de l’abbé Félix Moreau.


L’orgue que nous allons examiner a à peu près la même importance que celui de St Vincent de Paul ; mais nous nous apercevons, de suite, que l’église de Ste Clotilde présente des conditions d’acoustique beaucoup plus favorables. Mr Franck nous fait entendre d’abord les jeux de fond, sans les jeux de 4 pieds. Il a l’habitude de combiner ces jeux avec le hautbois du récit pour leur donner plus de mordant. Il en résulte une sonorité pleine de charme. La personnalité du hautbois disparaît dans l’ensemble des jeux de fonds ; mais il agit d’une manière latente. La sonorité des fonds de cet instrument est belle, grave, très homogène. Elle gagne en force, lorsqu’on joint les jeux de 4 pieds aux autres jeux de fond. Alors les dessus se détachent davantage , mais sans excéder une juste mesure, et de manière à ce que la sonorité qui en résulte soit parfaitement équilibrée. Après les jeux de fond, Mr Franck nous fait entendre les jeux d’anches. Même entendus seuls, ces jeux sont exempts de dureté. Ils ont du brillant, mais de la plénitude et de la rondeur.. Enfin le grand-chœur, c’est à dire la réunion des jeux d’anches aux jeux de fond donne lieu à un effet puissant et harmonieux, qui est dans une proportion excellente avec la grandeur de l’église.
Après ces préliminaires destinés à nous faire connaître les divers effets d’ensemble de l’instrument, Mr Franck nous fait apprécier avec une habileté rare, les ressources nombreuses que présente cet orgue pour la variété des effets et la combinaison des timbres. Bien qu’en général les compositions de cet organiste soient plutôt faites pour le concert que pour l’Eglise, elles ne sont pas moins très remarquables, et admirablement faites pour faire valoir l’orgue de Ste Clotilde.'
En somme, cet instrument touché par un organiste habile, qui le possède à fond et peut en faire ressortir toutes les qualités, qui, de plus, ne se fie pas à l’inspiration du moment, laquelle fournit des idées plus ou moins heureuses aux organistes-improvisateurs, mais joue des morceaux écrits, longuement médités, et remplis de mérite sous le double rapport des idées et des développements, cet orgue, dis-je, nous a causé une satisfaction pleine et entière.
Dans les effets d’ensemble, comme dans les jeux de détail, la sonorité est toujours claire, égale nette et harmonieuse. Elle se fait remarquer par un équilibre parfait dans la composition des timbres, et par je ne sais quoi de vif, de chaud, de coloré. Parmi les jeux solos qui nous ont semblé les plus remarquables, nous citerons la clarinette-cromorne qui a quelque chose de plus timbré que la clarinette, mais n’en a pas moins un grand charme et beaucoup de rondeur. La voix céleste, le hautbois, se font remarquer aussi par leur bonne qualité de son. Ces jeux, bien que placés dans la boite expressive, perdent moins de leur sonorité que les jeux de récit de l’orgue de St Eustache. Mr Cavaillé ne nous montre pas le mécanisme de cet orgue, se réservant de nous faire voir dans tous ses détails celui de St Sulpice, qu’il considère comme la manifestation la plus complète et la plus considérable de son talent de facteur.

André Marchal (Source : Disque CD Erato Hommage à André Marchal 1958/1994)
L’orgue n’avait en 1912, date à laquelle Ch. Tournemire m’a invité à Ie toucher pour la première fois, subi depuis la mort de C. Franck qu’un relevage fait au début du siècle par Mutin, qui avait alors ajouté une tirasse Récit n 'existant pas dans I 'orgue primitif. Ceci explique que dans les passages écrits au Récit avec Pédale, Franck doublait cette dernière avec la main gauche. Cet orgue a passé avec raison pour Ie plus poétique des instruments de Cavaillé-Coll. Harmonisé par Gabriel Rimburg. Ie plus artiste des harmonistes de Cavaillé-Coll, sa sonorité est caractérisée par une grande poésie des jeux de fonds et l'extrême Iégèreté de ses jeux d 'anches. Le Grand-Orgue a une composition assez semblable à celle de beaucoup d'autres premiers claviers de cette époque, si ce n'est l'absence d'un Cornet et la clarté que donne la Mixture de VI rangs, plus lumineuse que la plupart des mixtures de Cavaillé-Coll. Ses tuyaux sont disposés par ton en profondeur de chaque côté du Positif qui est en façade. Ce Positif, presque aussi important que Ie Grand Orgue, possède un jeu de Clarinette dont Ie timbre et la puissance permettaient à Franck de raccompagner avec tout son Récit (Fonds et Anches) fermé (Andante de la Grande Pièce Symphonique).
La portée de ce clavier se trouve encore améliorée par sa situation en façade. Répondant à ces deux claviers. un petit Récit de 10 jeux placé derrière Ie Positif. La poésie de ce clavier était unique : Ie velouté des jeux de fonds. Ie mystère des jeux de Voix Céleste et Voix Humaine, la limpidité Iégère du Hautbois et la lumière exceptionnelle de la Trompette et du Clairon, permettaient à ce clavier de s'équilibrer avec les deux autres. La boite expressive, d'un effet exceptionnel, permettait des pianissimi si ténus que dans Ie mélange de tous les fonds de l’orgue et des anches Récit, ces dernières disparaissaient presque complètement lorsque la boite était fermée. Cela explique pourquoi Franck garde si souvent les anches du Récit dans ses registrations : il lui suffisait de fermer la boite pour que l’ensemble des fonds domine. II n'en est presque jamais ainsi dans les autres orgues, même ceux de Cavaillé-Coll, et c'est pourquoi les registrations de Franck ne peuvent presque jamais être appliquées à la lettre.

Norbert Dufourq
(Les Amis de l'orgue, 30-31, 1937, p. 112)
À l'orgue de Sainte Clotilde on pouvait, sans crainte de se tromper, appliquer avant guerre le terme de 'chef-d'oeuvre'. [...] On s'étonnera qu'à l'exemple de l'orgue des Couperin, l'orgue de Sainte Clotilde n'ait pas été classé à son tour, comme devait l'être le specimen le plus précieux de la facture de Cavaillé-Coll. De ces beaux fonds, de ce mystérieux récit enfoui à l'intérieur de sa boîte, de cette clarinette savoureuse, de ces anches incisives, de ce grand choeur ardent et si personnel, nous aimons souvent à nous souvenir.

En 1881, Louis Vierne (un garçon de 11 ans) s'est rendu pour la première fois la messe à Sainte Clotilde et entendu Cesar Franck jouer :
L'orgue joua une entrée mystérieuse et qui ne ressemblait en rien à ce que j'avais entendu à Lille. Je fus bouleversé et pris d'une sorte d'extase. Ce fut bien plus fort à l'Offertoire, où le Maître put se livrer plus longtemps ; ce thème si imprévu et si prenant, ces harmonies si riches, ces dessins si subtils, cette vie intense de toutes les parties me confondirent de stupeur. Je souffrais délicieusement et aurais voulu que cette souffrance se prolongeât toujours. Nous écoutâmes la sortie jusqu'à la dernière note : c'était une longue paraphrase sur I'Ite missa est, pleine d'envolées lyriques que ma jeune imagination traduisait en spectacles paradisiaques avec des cortèges d'anges chantant ‘Hosanna’ ! En même temps certaines harmonies me causaient une sorte de malaise nerveux qui était en même temps une volupté ; je ne pouvais retenir mes larmes... Je ne savais rien, je ne pouvais rien comprendre mais mon instinct animal était violemment secoué par cette musique expressive qui chantait par tous les pores. Alors se leva en moi l’obscur pressentiment du but réel de la musique : je ne pus l'exprimer en des termes précis, mais quand mon oncle me demanda ce que j'avais ressenti, ce que cela m'avait fait : < C'est beau parce que c'est beau, je ne sais pas pourquoi, mais c'est si beau que je voudrais en faire autant et mourir tout de suite après.
Reference: Louis Vierne, Journal (excerpts), Cahiers et Mémoires de l’Orgue, No. 135bis (Paris: Les Amis de l'Orgue, 1970) 129

Description du Récit dans son état d'origine par Maurice Duruflé
(Préface de Cinq improvisations pour orgue de Charles Tournemire, reconstituées par Maurice Duruflé, Paris, Durand, 1958)
Charles Tournemire affectionnait particulièrement certains mélanges qui, sur le grand orgue de Sainte Clotilde, avaient une poésie incomparable. Par exemple, main gauche : gambe, voix céleste (boîte fermée) ; main droite : bourdon 8 grand orgue (voir le début de la Cantilène). Souvent, au récit, le bourdon 8, la flûte 8, la voix humaine et le trémolo étaient même ajoutés à la gambe et à la voix céleste, ce qui sur cet orgue, se mélangeait parfaitement (Cantilène, 11e mesure et suivantes). Sur certains instruments, il sera quelquefois nécessaire de remplacer le bourdon 8 grand orgue par une flûte légère (exemple Ave maris Stella, page 9, 2e ligne et suivantes). En effet, le bourdon 8 grand orgue de Sainte-Clotilde, qui était en réalité une Flûte à cheminée, étant remarquablement clair et chantant, un bourdon 8 trop terne risquerait de manquer d'expression et même de rompre l'équilibre sonore. Quant au mélange fonds 8, voix céleste, voix humaine et trémolo, il n'a été qu'une seule fois mentionné dans la registration indiquée dans ces pièces (Ave maris Stella, page 10), cette combinaison très spéciale à Sainte-Clotilde trouvant rarement son équivalence sur un autre instrument. La voix humaine n'a été accompagnée que du bourdon 8 et du trémolo, suivant la tradition.
Afin de se rapprocher le plus possible de la couleur très particulière de cet orgue célèbre, il ne faut pas non plus oublier que ces improvisations ont été enregistrées en 1930, c’est-à-dire trois ans avant la restauration au cours laquelle certaines mixtures furent ajoutées à l’orgue. Le récit avait alors la composition suivante, comme au temps de César Franck : bojurdon8, flûte traversière 8, gambe 8, voix céleste 8, voix humaine 8, flûte octaviante 4, octavin 2, hautbois 8, trompette 8, clairon 4. Cette composition, bien qu’incomplète, était cependant d’un équilibre étonnant grâce à la qualité exceptionnelle de ses jeux, en particulier du hautbois et de la trompette. La clarté des anches 8-4 faisait complètement oublier l’absence de mixtures.
La sonorité des fonds avec les anches 8-4 du Récit était unique. Il n'y avait pas d'orgue qui ressemblait à cela. À Ste Clotilde on pouviat mettre n'importe quoi, c'était toujours beau. Cette sonorité des 16'-8'-4' avec les anches 8'-4' accouplées, dans le lointain, une espèce de friselis, extraordinaire. Juste une petite touche. Puis il y avait une boite expressive tellement sensible, même avec la pédale à bascule. Elle était d'une grande efficacité. Quand on la fermait on n'entendait presque rien et quand on l'ouvrait ca faisait tout de suite une présence... Sainte Clotilde, c'était l'orgue le plus... intéressant est un mot trop banal... le plus palpitant que j'ai jamais joué.
Le tutti de l’orgue était couronné d’un remarquable plein-jeu de six rangs au clavier de grand orgue, nerveux et mordant, qui donnait à l'ensemble une vigueur et un éclat magnifique.
Charles Tournemire tirait des effets très personnels de la boîte expressive, qui était extrêmement sensible (voir par exemple les p subito et f subito des pages 19, 20, 21, dans le Te Deum, les nombreux < > de la Cantilène, ainsi que dans l'Ave maris Stella, page 5, 9, 10, 14, 17, et dans le Victimae paschali page 25 et 28). Quand il jouait au grand orgue accouplé au positif et au récit (avec fonds 16-8-4 grand orgue, positif et fonds et anches 8-4 récit), ces contrastes violents de la boîte expressive, qui faisaient apparaître tout à coup les anches récit au premier plan, puis les faisaient soudainement disparaître pour faire surgir à leur tour les fonds 16 8-4 des autres claviers, étaient d'un effet absolument saisissant. Dès qu'il avait le pied droit libre, il le remettait vivement sur la boîte, prêt à lui imprimer de nouveau les soubresauts de son tempérament nerveux et impulsif. Sans aucun doute, Charles Tournemire avait trouvé dans le magnifique Cavaillé Coll de Sainte-Clotilde l'instrument idéal, celui qui répondait merveilleusement à ses sollicitations, aux élans de son imagination tour à tour poétique, pittoresque, capricieuse, puis passionnée, tumultueuse, déchaînée, puis apaisée, mystique, extatique. Le livre grégorien toujours devant ses yeux, sur le pupitre, il demandait exclusivement aux thèmes liturgiques la source de son inspiration, qui était toujours imprégnée du plus profond sentiment religieux. Les auditeurs privilégiés qui ont été les témoins de ces improvisations, qui ont entendu, qui ont vu devant ses claviers cet homme prodigieux, n'oublieront jamais les émotions qu'ils lui doivent.